Nouvelle – ~2005
Thématiques : #amour # romance #instant
C’était un soir, à la mi Juillet. J’avais reçu un mail quelques jours auparavant. Un vieux copain que je n’avais pas vu depuis longtemps m’invitait à un barbecue chez lui. J’avais hésité : je n’allais connaître personne et puis il n’y allait avoir que des ingénieurs, et les ingénieurs débattent inévitablement sur la manière d’allumer le barbecue, pour finir par ne parler que d’ordinateurs ou de la résistance des matériaux, selon leur spécialité. J’aurais été un peu lâche de refuser pour cette seule raison, surtout que c’était une bonne occasion de revoir cet ami. Et puis, me rassurais-je, si je m’ennuyais je pouvais toujours prétexter une migraine et rentrer chez moi, j’habitais à côté.
C’était donc un soir, à la mi Juillet. Le soleil déclinait doucement sur la ville, en faisant ressortir le rose des toits en tuile. Le fleuve scintillait. Les gens dans la rue étaient joyeux et détendus et cela déteignait sur moi.
J’étais arrivée un peu en retard. Déjà que je n’allais connaître personne, inutile d’arriver en avance. Les présentations avaient été rapidement faites, mais j’avais déjà oublié tous les prénoms de la dizaine d’invités. On m’avait mis d’autorité un verre de rosé frais dans les mains avant de m’inclure dans une conversation animée. Puis on s’était installé, on avait allumé le charbon de bois « en petite pyramide, c’est bien plus rapide » pour griller des brochettes et quelques merguez. Le rosé pas cher commençait à détendre agréablement l’atmosphère, et même si la conversation tournait effectivement autour d’ordinateurs et de sites web, j’étais finalement contente d’être venue. Les amis de mon copain étaient sympas, la nuit nous tombait doucement dessus, nous étions jeunes, ensemble, et bons vivants. Les étoiles apparaissaient une à une sur le ciel qui s’assombrissait lentement. La nuit elle-même semblait hésiter à s’abattre sur cette belle journée d’été à la lumière dorée.
À un moment, un des jeunes ingénieurs vint s’asseoir à côté de moi, sur le vieux banc en bois dont la peinture verdâtre s’écaillait. Il me dit quelque chose que je ne compris pas immédiatement. Je devais être absorbée par sa jolie chemise blanche rayée de bleu, un peu froissée, mais qui faisait très dandy. Une longue mèche blonde lui retombait sur le front. Il avait un nez un peu trop pointu pour avoir un visage harmonieux, mais cela participait sans doute à son charme. Nous fûmes rapidement rattrapés par la conversation du groupe. L’un des invités, un petit brun, du genre gai luron, monopolisait bruyamment l’attention, et était il faut l’avouer, très drôle. Un verre à la main, je penchais ma tête en arrière en rigolant à ses histoires, goûtant à chacune de ces minutes.
Quand la conversation s’essouffla, mon voisin, perplexe, me demanda si j’étais venue il y a quelques années à l’immense pendaison de crémaillère de notre ami. Avec le ton de l’évidence, je répondis que oui. Vraiment ? Oui, oui. Et tu te demandes comment tu ne m’y avais pas remarqué, pensais-je en souriant. Mais la conversation nous happa de nouveau. Chacun y allait de son anecdote pour faire rire l’assemblée. Qui de l’étonnante histoire d’un copain à la trépidante vie sentimentale, qui du prof tordu des années lycée. Rien de sérieux, fort heureusement. Rien pour casser l’insouciance un peu alcoolisée de ce moment convivial.
Puis les récits se firent plus personnels. On parla de gens que tout le monde semblait connaître, sauf mon voisin et moi. Je l’entendis soupirer. Je lui glissais qu’il n’avait qu’à faire comme moi, regarder les étoiles le temps de l’anecdote. On voit même la grande ours, ajoutais-je, avant de me corriger : « on voyait même la grande ours, maintenant le manche est caché par la cheminée. »
« Tu aurais dû le dire plus tôt », me fit-il doucement remarquer.
Je souris, en observant toujours le ciel, à la recherche d’une des rares constellations que j’arrive à reconnaître.
La soirée s’étira. Les heures passèrent, au rythme des bouteilles et des éclats de rire.
Puis vint l’heure de partir. Je devais rentrer à pied et la nuit était déjà plus qu’avancée. Déjà je rechaussais lentement mes escarpins que j’avais laissé glisser sous ma chaise pour être plus à l’aise. Il le remarqua, et me dit d’un ton ferme mais doux qu’il me ramenait. J’ai dit que non, que ce n’était pas la peine, que je n’habitais pas loin. Justement a-t-il répondu. Je pris congé des invités qui étaient toujours là. Il me suivit jusqu’à la porte. Je dis au revoir à notre ami, le remerciant pour l’invitation.
Nous avons descendu les escaliers doucement parce que nous n’avions pas pu trouver l’interrupteur. Dans la pénombre, je pensais même sentir son souffle sur ma nuque pendant que je suivais la courbe de la rampe.
Je savais que je lui plaisais. Je savais que c’était un de ces moments fragiles où le désir se mêle à l’appréhension de faire quelque chose qui casse le charme. Mais j’étais déterminée à ne rien encourager, à esquiver même. Je pensais être engagée ailleurs, avec quelqu’un qui pensait m’aimer mais qui ne le faisait pas. Alors je me suis contentée de me laisser caresser par ses regards.
Il m’a raccompagnée jusqu’en bas de chez moi. Au moment de se séparer, il a eu une brève hésitation, a penché sa tête, imperceptiblement. Mais j’ai détourné la mienne, et nous nous sommes quittés sur une bise conventionnelle. Je l’ai remercié et, un peu confus, il a tourné les talons et est reparti.
J’étais légère du plaisir d’être désirée. Il devait être lourd de remords de n’avoir rien tenté.
Cette nuit- là j’ai dormi d’un sommeil sans rêves. Du sommeil des gens qui ont l’âme légère et insouciante.
Le lendemain, samedi, alors que j’allais déjeuner chez mes parents, un couple pressé a doublé sans visibilité ma vieille Clio blanche. La fourgonnette qui arrivait en sens inverse m’a envoyé heurter un des platanes de la départementale. Un gros éclat de verre m’a entaillé la paupière et la joue sur toute sa longueur.
Depuis, à chaque fois que ma route croise un miroir, une glace ou une vitrine de magasin, je ne peux m’empêcher de regretter amèrement mes réticences de ce soir-là. Un baiser, même un baiser pour rien, ça ne se refuse pas. Car on ne sait pas quand on le refuse, que ça sera peut-être le dernier.
