Nouvelle – ~2007
Thématique : #vie #romance #scènederue
C’était un dimanche soir, dans le TGV pour rentrer à Paris. Le wagon avait le silence des fins de week-end bien remplis, la vitesse nous faisait osciller régulièrement de droite à gauche et je somnolais comme je pouvais sur mon siège côté couloir. Pour une fois confortablement installé en première classe, j’aurais dû goûter au plaisir simple d’un couloir large, d’un siège profond et d’une ambiance poliment feutrée.
Mais les images de mon week-end ne cessaient de me sauter à la figure dès que j’essayais de ne penser à rien. Le visage de Séverine surtout, son visage doux et gracieux qui m’avait semblé hier tellement radieux. Et puis ce moment où le téléphone avait sonné au milieu du dîner et où elle avait quitté la table. Quand une vague de pudeur avait rougi ses joues pâles et qu’elle était partie chuchoter pour que je ne l’entende pas. D’habitude, lors de nos dîners du samedi soir elle ne répondait pas et clamait toujours haut et fort que ça pouvait attendre, ou alors elle décrochait et expédiait son interlocuteur devant moi en levant ses petits yeux verts au ciel.
J’ai compris immédiatement et j’ai vidé mon verre pour me donner une contenance.
Quelqu’un me la volait et cette découverte m’anéanti. Un poids me tomba sur la poitrine comme pour mieux me faire couler et ma gorge se serra atrocement.
L’amertume de cette révélation avait pesé sur la fin de notre repas malgré mon rire perçant et mon regard faussement rieur et nous nous étions séparés comme deux bons amis. Ce que nous étions, finalement.
Le TGV filait dans la campagne toute noire de nuit et je ne pouvais me remettre de cette soirée. Pour chasser ces images je gardais les yeux ouverts et regardais autour de moi. De l’autre côté du couloir un homme d’âge mur vêtu d’un élégant veston somnolait contre la vitre. J’avais déjà remarqué qu’une jeune femme était venue deux fois lui rendre visite, lui chuchotant quelque chose avant de retourner s’asseoir plus loin.
Elle revint une troisième fois, se pencha longuement puis au lieu de repartir vint s’asseoir sur ses genoux. Un peu surpris, je décidai de les observer, du coin de l’œil. En y regardant de plus près, la femme n’était pas si jeune que je l’avais cru. L’âge lui dessinait un double-menton et son grain de peau trahissait déjà au moins quarante ans. Mais paradoxalement elle gardait un air plutôt jeune. Peut-être était-ce sa coupe au bol, très courte, ou sa petite robe façon écolière. Mais petit à petit je me rendis compte que c’était son regard tout simplement. Ses yeux alertes semblaient couver l’homme au veston du regard, et une petite lueur d’excitation leur apportait un relief bien particulier. Elle dévisagea le reste des passagers puis, jugeant que la voie était libre, commença à embrasser l’homme doucement. Elle lui donnait des petits baisers comme des coups de bec, frottant son nez contre le sien, entourant son cou de ses mains. Elle l’embrassait en souriant, lissant de son nez ses bajoues un peu tombantes, ne pouvant se détacher de lui. L’homme semblait bien un peu gêné et s’enfonçait dans son fauteuil, mais il se laissait embrasser par cette femme beaucoup plus jeune qui semblait ne vouloir que lui.
Un peu gêné, j’ai décidé de les ignorer, mais le léger suintement de leurs baisers me ramenait toujours à eux, et eux me ramenaient toujours à Séverine. Je rêvais en ce moment de me frotter contre son nez, d’avoir ses mains douces sur ma peau, et ses cheveux soyeux dans les yeux. J’imaginais ce que cela donnerait et je devais m’empêcher d’y penser car c’était alors presque douloureux. Je me maudissais intérieurement pour n’avoir pas su m’imposer et cueillir à temps cette femme dont j’avais rêvé si souvent. Mes doutes récents me semblaient évanouis et je ne lui voyais alors plus que des qualités. Ah horrible passivité qui nous fait passer à côté du bonheur, pourquoi mais pourquoi n’avais-je rien tenté ?
La jeune femme à côté faisait maintenant comme chez elle, et j’avais le désagréable sentiment d’être un voyeur qui rentrait au milieu de leur intimité. Qu’ils attendent donc d’être rentrés, me disais-je un peu agacé. Mais la femme ne semblait pas décidée à abandonner les genoux du passager et, maintenant à califourchon, continuait ses petits baisers. Elle semblait maintenant sauvagement amoureuse et ses gestes se faisaient moins retenus et plus passionnés.
Puis le train passa dans un tunnel, ressortit brièvement avant de s’engouffrer dans un autre, faisant tomber avec régularité un rideau d’obscurité sur ce couple emporté. Je les entendais juste parler sans pourtant rien identifier. Elle lui posa une question, il lui répondit doucement, mais elle le relança immédiatement. Quand enfin la lumière revint je vis que quelque chose avait changé. Elle avait le visage un peu durci, la voix ferme, le buste cambré en arrière pour mettre un peu de distance entre son visage et le sien :
«Un jour je vais finir par préférer un jeune homme libre plutôt qu’un vieux marié avec enfants » lâcha-t-elle.
C’était donc ça. Adultère dans le TGV. Derniers moments volés de ce week-end provincial. Voyant l’heure tourner elle avait donc décidé d’aller à l’encontre des conventions et de grapiller encore un peu d’intimité, dut-ce être en plein milieu du wagon. Ce devait être autant humiliant pour elle que c’en était gênant pour moi, mais elle n’avait pas le choix.
Enfin le train a commencé à ralentir et, sur un dernier baiser qui les laissa essoufflés, elle se leva, réajusta se robe et retourna quelques sièges plus loin, à sa place.
Ils sont descendus et, dorénavant en terrain miné, se sont quittés en se serrant la main, comme deux collègues qui se séparent à la fin d’un séminaire. Le visage de la femme semblait avoir vieilli et c’est d’une main molle qu’elle attrapa sa valise. Je l’ai suivi un peu, fasciné par cette histoire qui me distrayait de la mienne. Emmitouflé dans un long manteau et une écharpe de soie, l’homme est allé rejoindre la file de taxis pour rentrer chez lui. Jetant un dernier regard en arrière, elle soupira et se dirigea vers le RER. Dimanche soir, l’air est glauque dans cette ville où rien n’a malheureusement changé en deux jours. Elle repart lourde, fatiguée par ces jeux dont elle n’a déjà plus l’âge, seule dans la nuit et dans la fin du week-end, seule avec les images de ces journées volées, seule avec sa valise, le poids du mensonge et le souvenir de ses baisers.
Je l’ai laissé disparaître lentement, avalée par l’escalator.
Elle ne saura jamais combien son malheur a allégé le mien.
Rien n’est jamais simple. Pour personne.
