Le chat Félicie

Nouvelle – ~2008
Thématiques : #conte #chat #bonheur

Un jour Félicie a débarqué dans notre quartier. D’un pas nonchalant elle a remonté la rue Têtafort, s’est glissé le long du portail vert de Mr Leblanc et est entrée chez la famille Rousset. Elle a monté les trois petites marches du perron et s’est installée à l’angle de la porte. Elle s’est assise, a sagement ramené sa queue autour d’elle et a attendu que quelqu’un lui ouvre.

Quand madame Rousset est sortie, elle a été très surprise de voir Félicie, et elle n’a pas voulu la laisser entrer. Mais Félicie ne s’est pas démontée. Elle a passé la nuit dans leur jardin, à l’abri sous le banc, et était toujours postée devant la porte le lendemain.

En partant, Tim, le garçon l’a vue et il s’est approché pour la caresser. Alors elle lui a fait son numéro, la Félicie. Elle s’est laissé faire, sans bouger, en fermant ses yeux de plaisir et a aussitôt commencé à ronronner. Le pauvre Tim, il ne voulait plus partir pour l’école et sa mère a dû le disputer.

Le soir, quand le père est rentré à la maison, il a trouvé Félicie, toujours à son poste, à l’angle de la porte. Quand il a voulu entrer, elle s’est approchée et s’est frottée contre sa jambe en tordant le bout de sa queue avec grâce. Il a fait pschiitt pour qu’elle parte, mais ça l’a touché, cette petite chatte aux yeux d’or qui le regardait avec tant d’affection.

Elle a continué son manège le lendemain, et les jours suivants elle a eu le droit d’entrer pour manger. Puis ils l’ont laissé dormir avec eux à l’intérieur, dans une petite panière rouge. Elle était adoptée.
Tim était tout content et n’arrêtait pas de jouer avec elle. Il lui racontait des histoires quand elle dormait sur le canapé du salon, il jouait au docteur avec elle en lui soignant des blessures imaginaires, il lui courrait après toute la journée, même quand elle essayait de se cacher sous le lit pour être tranquille.

Pendant qu’il était à l’école, Félicie sortait et venait souvent me voir en traversant la haie. Elle n’était pas gênée, Félicie. Elle entrait chez nous sans prévenir et venait pendant ma sieste sous le cerisier. Elle avait fait comme si nous avions grandis ensemble et m’avait demandé comment j’allais. Moi je suis un vieux chat tranquille et je la trouvais un peu sans gêne cette Félicie, mais comme je m’ennuyais un peu je ne l’ai pas chassé. Elle était jeune après tout.

Un jour, sans prévenir, elle m’a raconté sa vie. Comment elle avait grandi dans une maison avec sa mère et ses quatre frères et sœurs. C’était la maison d’une vieille dame, une maison calme et silencieuse où les chats étaient les rois. Ils avaient été heureux tous ensemble, me disait-elle. Mais un jour la vieille dame a quitté sa maison et ils les ont tous emmenés dans une sorte de prison. Ils les ont séparés et mis dans une cage. Elle a été très malheureuse, Félicie, dans une cage. Elle qui avait toujours pu entrer et sortir comme elle voulait, elle se retrouvait prisonnière. Elle qui avait toujours été entourée, elle se retrouvait toute seule. Alors elle s’est promis, si jamais elle sortait de cette cage, de toujours être heureuse.

Heureusement pour elle, comme elle était mignonne tout plein avec ses grands yeux en amande, des parents sont rapidement venus la chercher et l’ont ramené chez eux, pour faire plaisir à leur enfant. Mais l’enfant était méchant, il la traitait comme un jouet et n’hésitait pas à lui tirer fort la queue et les moustaches. Félicie n’était pas heureuse, dans cette maison, alors au bout de quelques jours elle a tenu sa promesse et elle est partie.

Mais elle ne m’en a pas raconté plus. C’était déjà l’heure où Tim rentrait de l’école et comme il avait le droit de jouer avec elle avant de faire ses devoirs elle voulait en profiter.

Elle était bien, Félicie, chez les Rousset. C’était la petite princesse. On la regardait, on lui parlait, on la caressait, c’était le centre de l’attention de toute la famille.
Mais un jour, sans prévenir, la mère est partie. Elle est partie sans ses bagages m’a dit Félicie et le papa et le garçon étaient vraiment tristes. Le garçon pleurait toute la journée dans sa chambre et ne voulait plus jouer. Le papa aussi était très triste et il oubliait même parfois de lui donner à manger. C’était comme si elle n’existait plus. Félicie essaya d’être encore plus câline et de les distraire en se roulant par terre mais le père se fâcha et l’enferma dans le garage. Ils avaient trop de chagrin et du coup Félicie en avait beaucoup aussi.

Alors Félicie est partie. Un matin elle a traversé la rue, a longé le grillage de Mme Laplace et a sauté par-dessus le muret des Martin. Puis elle s’est installée sur le rebord de la fenêtre et a attendu. Elle n’a pas attendu longtemps que l’une des fillettes la repère et coure la caresser sous le menton et sur le devant de la poitrine, là où elle a quelques poils blancs. Sa sœur l’a vite rejoint et Félicie s’est fait cajoler toute l’après-midi. Elle en ronronnait de plaisir, la Félicie.
Le soir les fillettes ont tellement insisté que les parents ont dit oui pour qu’elle entre dans la maison. Alors Félicie est entrée et elle n’est pas ressortie de la nuit : elle était adoptée.

Félicie s’est vite adaptée à cette nouvelle vie de famille. Elle venait m’en parler l’après-midi sous le cerisier quand les filles avaient classe. Elle me racontait comment dans cette maison il y avait plein d’endroits où se cacher et comment elle jouait des heures à cache-cache avec les filles. Elle me racontait comment elle dormait un jour sur deux sur l’édredon fleuri de chacune des filles, comment elle avait droit tous les jours à un grand bol de lait et comment le soir elle se faisait doucement brosser par la maman qui n’aimait pas qu’elle laisse trainer des poils partout.
Dans cette maison aussi, Félicie devint la princesse, le centre de toutes les attentions. Elle resta longtemps chez les Martin, au moins quelques années il me semble, et elle me disait parfois qu’elle pensait avoir enfin trouvé sa vraie famille.

Et puis soudain l’aînée des fillettes devint toute pâle. Elle n’alla pas à l’école pendant quelques jours et resta au lit. La semaine suivante elle sembla aller mieux, mais elle tomba de nouveau malade et resta très longtemps à la maison. Les parents devinrent soucieux et le front du père se barra d’une grosse ride. La mère pleurait souvent quand elle était seule à la cuisine et la petite chatte n’eut plus le droit d’aller dormir dans la chambre de la fillette.
Félicie vint me confier son inquiétude et son beau poil, d’habitude si brillant, paraissait soudain bien terne. Les choses ne s’améliorèrent pas, et toute l’attention de la famille se porta sur la malade. Félicie se sentit abandonnée et ne put se résoudre à arrêter de jouer. Elle essaya de se rapprocher de la cadette, de lui sauter dessus pour se faire caresser, mais celle-ci la chassait, exaspérée.
Elle tenta de consoler la mère, en se frottant dans ses jambes mais celle-ci l’ignora et continua de pleurer devant ses casseroles. L’ambiance à la maison était lourde et étouffante et Félicie était devenue totalement transparente.

Alors elle est partie, Félicie. Oh, pas bien loin, au bout de la rue Têtafort, chez Mr Leblanc, qui lui a ouvert tout grand la porte de sa maison. Félicie courut dans le salon et sauta pour s’installer sur le grand fauteuil vert. Elle était adoptée.
Mr Leblanc était un vieil homme qui vivait seul et n’avait pas d’enfants. Félicie trouvait que c’était moins drôle qu’une grande famille, mais chez lui la vie était agréable. Il sifflotait toute la journée et lui laissait lécher son bol de café crème à la fin du petit-déjeuner. Comme il s’installait toujours sur le canapé, elle avait pris possession du fauteuil vert qui était maintenant recouvert d’une épaisse couche de ses poils. Les journées se passaient calmement et selon la même routine. Le matin Mr Leblanc lisait son journal et l’après-midi il regardait son jeu préféré à la télévision puis faisait la sieste.
Elle ne m’en disait rien, mais quand Félicie venait me parler l’après-midi, je sentais bien que quelque chose n’allait pas. Elle était chouchoutée par Mr Leblanc qui l’appelait « sa princesse », mais… mais elle s’ennuyait.

Et puis un jour en venant me voir, Félicie est passée devant la maison des Martin. Rien ne semblait avoir changé et les deux fillettes se disputaient de nouveau dans la cour. Aussitôt, Félicie sauta par-dessus leur muret et aperçu l’aînée, un peu moins pâle qu’avant, qui essayait de reprendre à sa sœur son ballon violet. Alors la petite chatte sauta dans le jardin pour aller se frotter contre les fillettes. Celles-ci l’accueillirent avec des cris de joie et se jetèrent à genoux pour la caresser de leurs quatre mains. Toutes deux étaient tellement heureuses que les parents reprirent Félicie qui rentra immédiatement dans la maison et reprit immédiatement ses habitudes. Les jeux avec les filles recommencèrent de plus belle, et Félicie passait ses journées à ronronner de plaisir.
Mais ça ne dura pas. La fillette si fragile retomba malade, et ses joues perdirent leur couleur rosée. La mère arrêta de travailler et passa ses journées à la veiller, penchée sur son lit. Le reste de la famille redevint inquiète et les larmes coulèrent de nouveau, sur les joues de la petite sœur comme sur celles de ses parents.

Alors voyant que le chagrin se réinstallait dans la maison, Félicie est partie.

Mais elle n’est pas retournée chez Mr Leblanc. Elle est partie plus loin, en-dehors de notre quartier, pour chercher une famille heureuse qui voudrait bien l’héberger. Car Félicie se l’était promis un jour, elle ne serait plus jamais malheureuse, et quand ses maîtres étaient malheureux, elle l’était aussi.

Alors si une petite chatte gracieuse vient un jour se poster devant ta porte et te regarde de ses yeux dorés, laisse-la entrer. Et dis-lui que sans elle je m’ennuie, sous mon cerisier.

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