L’avion

Nouvelle – ~2007

J’ai toujours eu peur de l’avion. A mon avis c’est une peur tout à fait compréhensible. Un avion c’est lourd, et pourtant, ça vole. « Statistiquement, il y a plus de chances de mourir sur une autoroute que dans les airs » me direz-vous. Oui, oui, je sais. Mais tout de même. Je n’ai pas confiance.
Oh, j’ai déjà pris l’avion et ça s’est toujours bien passé. Le champagne, les films et les plateaux repas me font un peu oublier que l’on est à des milliers de mètres au-dessus du plancher des vaches.
Mais au décollage, il y a toujours cette boule d’angoisse qui me prend à la gorge. J’essaie de fermer les yeux, très fort, tout en tentant de chasser les images de ce film qui retrace ma vie et dont la fin se déroule justement dans un avion. Je pose fermement mes deux mains sur les accoudoirs et je me concentre sur mon ventre, en attendant de ressentir ce petit haut-le-coeur que produit l’ascension brutale de l’avion qui décolle.

Mais, après quarante ans passés à avoir eu peur de l’avion, tout à changé, l’année dernière.

L’année dernière, fin janvier, il y avait ce congrès à Toronto que je ne pouvais vraiment pas manquer. Sept heures d’avion, je n’étais pas ravie, mais bon, business is business.

Dès le début ça n’est pas allé. Du fait d’un vent quasiment cyclonique, le vol a commencé par prendre deux heures de retard. Au bout de deux longues heures sur les sièges trop design pour être confortables de la porte d’embarquement, les hôtesses nous ont finalement laissé entrer dans l’avion, en s’excusant sommairement pour ce désagrément, « bien indépendant de leur volonté ». Tous les passagers se sont rués à l’intérieur de l’appareil, évidemment, comme si cela allait aider à rattraper le retard, et quand j’ai enfin pu me faufiler jusqu’à ma rangée, ce fut pour me rendre compte que j’avais le siège côté hublot. Et j’ai horreur d’être côté hublot. Maryse le sait bien pourtant ! Déjà que je prends l’avion alors que j’en ai peur ! Je n’ai pas, en plus, besoin de voir réellement que l’on vole. L’imaginer m’effraie suffisamment.

J’ai dû avoir un geste d’exaspération ou de contrariété, car la personne sur le siège voisin a proposé qu’on échange nos places. J’ai immédiatement accepté, ai déposé ma serviette dans les coffres, glissé mon sac à main sous le siège de devant, et me suis installée, en prenant soin de boucler ma ceinture.

L’avion tarda encore une bonne demi-heure avant de commencer à s’avancer lentement sur la piste. J’étais au comble de l’irritation. Je veux bien prendre l’avion à condition que ce soit rapide. C’est comme chez le dentiste : on tire un bon coup et c’est fini. Mais là…

Je commençais à regretter d’avoir accepté d’aller à ce fichu congrès quand l’avion commença à prendre de la vitesse. Je me suis aussitôt mise en position de décollage, incrustant ma tête dans l’appuie-tête, les yeux fermés, les mains cramponnées.

-Vous avez peur de l’avion ?

Je ne répondis pas, concentrée sur mes yeux, mes mains, mon ventre.

-Vous ne devriez pas, c’est justement le moyen de transport le plus sûr, ajouta la voix, goguenarde.

J’ouvris les yeux et me retournais vers mon voisin. C’était un jeune homme en fait, j’avais été trompée par son austère costume marron. Vingt-quatre, vingt-cinq ans, la peau mate de ceux qui viennent d’Afrique du Nord, les cheveux courts et touffus, deux petits yeux noirs aux longs cils cachés derrière des verres de myope.

-C’est justement pour éviter d’en parler que je ne vous ai pas répondu, lâchais-je exaspérée, en revenant à ma position de concentration.
Le décollage était imminent; La cabine vibrait, le bruit des roues sur le tarmac, de plus en plus fort, devenait omniprésent.

-Les statistiques le prouvent et même si, …

Je me retournais, furibonde.

-Là il faudrait que vous arrêtiez de me parler parce que sinon je risque de devenir vraiment hystérique, et quand…

Je n’ai pas pu finir : le haut-le-corps me surprit en plein milieu de ma phrase, me laissant sans voix. Je dus avoir un mouvement de surprise ou de panique, car il posa sa main sur la mienne.

-Et voilà, c’est fini ! Vous voyez, je vous ai parlé et vous n’y avez plus pensé, dit-il triomphalement.

Je retirais sèchement ma main de dessous la sienne et me tournais côté couloir, sans un mot.

Les heures passèrent. On nous apporta un semblant de repas, puis une sorte de café, le premier navet hollywoodien fut projeté, certains passagers dormaient déjà. Les incessantes vibrations de l’habitacle produisaient un petit bercement qui m’endormit quelques instants. Mais cela ne dura guère.

Je repris mes esprits et commençai à réfléchir à ce congrès, aux différents responsables à qui je devrais parler et à ce qu’il serait judicieux que je leur dise. Il allait falloir que je sois persuasive avec nos clients, cordiale avec nos concurrents et il ne fallait surtout pas que j’oublie de parler au responsable adjoint ni à l’assistante de Kevin.

Et puis, soudain, l’appareil commença à avoir quelques soubresauts. La consigne lumineuse rappela aux passagers d’attacher leur ceinture en clignotant furieusement. Je vérifiais que la mienne était fermement accrochée et priais intérieurement pour que les perturbations ne durent pas.

Mais ce ne fut pas le cas. L’avion tombait, happé par les trous d’air, se cabrait, nous secouait en tous sens. J’étais pétrifiée. J’en étais sûre, cette fois-ci c’était la fin du film de ma vie. « The end » m’apparaissait clairement : devant un décor de nuages, un petit avion blanc tombait, tombait, avant de s’abîmer dans le bleu de l’océan. Et j’étais dedans.

Je me tournais vers mon voisin qui lisait, totalement absorbé par sa lecture.

-Racontez-moi une histoire.

Il leva les yeux de son livre.

-Pardon ?

-Racontez-moi une histoire, ai-je répété d’une voix moins cassante.

Il resta un instant interdit.

-Euh… je ne sais pas trop ce que je peux vous raconter…

Nous sommes restés un instant silencieux. Une secousse vint renverser le gobelet d’un passager qui poussa un « oohh » sonore.

-Il y a un poème, que j’ai appris il y a longtemps, dont je me rappelle quelques passages. Ca vous irait ?

-Oui, oui

-Il s’appelle « Le Lac ». C’est de Lamartine.

Il commença doucement à réciter la première strophe. Il récitait lentement, en un débit haché et d’une voix rauque aux intonations un peu métalliques. Il s’arrêtait un peu avant chaque nouvelle strophe, peut-être pour en retrouver le premier mot. L’écouter me permit de respirer plus librement. Je concentrais toute mon attention sur les mots qu’il déclamait, sur sa prononciation, sur sa respiration. J’en oubliais presque les perturbations.

-Encore, ai-je demandé quand il eut fini, du ton sans appel qu’ont les enfants.

-C’est tout ce que je sais en français.

-Bon… Merci, soufflais-je en reprenant ma position crispée sur les accoudoirs.

-Mais sinon je connais des poèmes en arabe, reprit-il en souriant. Celui-ci s’appelle « Poème à ma femme ».

D’une voix gutturale il prononça la première strophe en arabe, puis après quelques secondes de silence, improvisa une traduction en français. Puis il attaqua le deuxième vers et le traduisit de la même façon. Les phrases en arabe sonnaient comme une petite rivière, tour à tour murmure inaudible et léger, puis grondement sonore et profond. Les phrases arabes me semblaient deux fois plus longues que leur traduction, mais avec leur rythme particulier elles étaient également deux fois plus apaisantes.

Ce poème était très long. Il racontait la solitude d’un homme, obligé de partir en voyage de l’autre côté du désert, et qui se languissait de sa femme.

-Vous êtes marié ? lui demandais-je à la fin

-Oui. Depuis plusieurs années.

-Votre femme vous manque, quand vous voyagez ?

-Pas exactement. Il hésita. J’aimerais bien, pourtant, je crois. Il se tut.

-Mon père m’a marié à vingt ans. Je n’étais ni d’accord, ni pas d’accord. Alors j’ai quitté ma vie d’étudiant en lettres classiques, en France, et épousé ma femme. Cela m’était un peu égal à l’époque. Le monde des idées m’était bien supérieur à ces considérations matérielles. J’aurais peut-être pu m’opposer. Mais ça n’en valait pas la peine. De toute façon, qu’y-a-t-il de plus fugitif que les sentiments ?

Les perturbations avaient cessé. J’aurais pu tout aussi bien laisser la question en suspend, lui laisser sa nature rhétorique. Mais, intriguée par cet homme, par son histoire autant que par sa façon de parler, je saisis cette phrase au bond, et entrais dans l’arène du débat.

J’essayais donc de rassembler quelques arguments en faveur des sentiments. Le sentiment…c’est ce qui fait qu’on est vraiment vivant. C’est… le langage de l’âme !

Il se prêta volontiers à ce jeu d’argumentation, invoqua une pléiade de Grecs à la rescousse. Puis il se résolut aux exemples. Les sentiments, il n’y a que ça qui se périme, comme le montre… D’ailleurs au bout d’un temps on perd l’envie, on s’habitue, ils s’émoussent…

Prise au jeu je puisais au fond de moi-même des contre-exemples qui feraient, je l’espérais, autorité. Puis comme tous les débats le nôtre dériva, et pendant deux bonnes heures nous avons continué ce petit jeu de questions réponses, ce tête-à-tête rhétorique.

Une annonce micro finit par nous couper. En français puis dans un anglais plus qu’approximatif le commandant de bord annonça la descente sur Toronto.

Par le hublot j‘aperçus qu’il pleuvait. L’avion descendait rapidement mais avait du mal à rester stable. Je fermais les yeux, respirant profondément. Au bout de quelques minutes, je sentis sa main sur la mienne, chaude et large. Par réflexe je retournais ma paume. Ses doigts se glissèrent lentement entre les miens.

Nous sommes restés ainsi jusqu’à ce que l’avion se soit posé et ralentisse sa course sur le bitume humide de Toronto.

Doucement, il a alors retiré ses doigts des miens et j’ai rouvert les yeux. Nous n’avons plus rien dit.

L’appareil s’est arrêté et immédiatement les passagers se sont levés, espérant être les premiers sortis. Au moment où je me suis levée il s’est tourné vers moi.

-Au fond, nous sommes pareils, vous et moi. Vous aussi vous croyez qu’il n’y a rien de plus fugitif que les sentiments.

-Pardon ?

-Sinon vous ne seriez pas aussi froide que vous l’êtes, et surtout, il fit une pause.

-Surtout cette belle et fine main dont le temps commence à plisser un peu la peau comme le vent plisse le sable des dunes, cette main ne serait pas encore sans alliance.

Il m’a souri, s’est levé, et d’un pas égal et mesuré, a remonté l’allée.

Le trajet du retour s’est bien passé. J’étais détendue, presque sereine. Au décollage, malgré le bruit assourdissant, j’ai cru entendre un souffle, un murmure. Une voix qui parlait d’un homme, d’une femme, et de leur séparation.

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