Allô Philippe ?

Nouvelle – ~2008

 « Allô Philippe ?

-Oui ? 

-C’est moi. Je voulais te dire… Ça serait bien que tu passes chez la Germaine, tu sais. Ça va pas trop ces temps-ci.

-D’accord maman. Est-ce que c’est … urgent ?

-Faudrait pas trop tarder» me répondit-elle d’un ton lourd de sous-entendus. 

Alors le samedi matin on est allé chez Germaine, avec ma femme. On a attendu quelques minutes avant que sa fille vienne nous ouvrir la lourde porte en bois sculpté. En jetant un coup d’œil à travers les barreaux rongés par la rouille on la voyait s’affairer autour de la gazinière.

« Entrez, entrez, nous dit-elle en s’essuyant les mains sur son tablier fleuri. Je suis désolée, je suis en pleines confitures. J’avais de la rhubarbe à ne plus savoir qu’en faire, ajouta-t-elle, comme pour se justifier.

-Comment va-t-elle ?

-Pas trop bien, répondit-elle en passant la main dans ses cheveux déjà largement blanchis aux tempes. Le médecin ne lui donne plus que des cachets pour la douleur maintenant. C’est le docteur Garbeau, vous savez. Il est vraiment très bien. Il passe tous les matins ces jours-ci.

-On peut lui dire bonjour ?

-Oui, oui, elle est dans la pièce à côté, dans son fauteuil. Venez.

Elle nous fit passer dans le salon contigu à la cuisine, nous montra de la main les deux chaises en paille qui attendaient face à la cheminée et alla réveiller sa mère qui s’était doucement assoupie dans son grand fauteuil près de l’âtre. C’était bientôt l’été, mais le feu crépitait quand même au milieu d’un tas de cendres. Le soleil matinal perçait par les vitres et éclairait la pièce d’une lumière jaune. En m’asseyant je me fis la réflexion que tout était à fleurs dans cette maison : la vieille tapisserie rosée, la toile cirée jaune, les tabliers ; et il y avait même un petit bouquet d’iris du jardin dans un petit pot ébréché sur la table.

Germaine ouvrit les yeux, reconnut sa fille et nous regarda fixement.

-Maman c’est Philippe et sa femme. Ils sont venus te voir.
Et elle reparti vers la cuisine sur un pauvre sourire.

-C’est gentil, répondit Germaine d’une voix rauque. Prends donc un biscuit dans le vaisselier, mon Philippe.

J’ai souri. Les biscuits c’était le petit truc de Germaine. Elle appâtait petits et grands avec une antique boîte en fer blanc qui était toujours bien remplie. Quand j’étais enfant on piochait allègrement dans la réserve de ses sablés maison, mais depuis plusieurs années elle achetait des paquets chez l’épicier qu’elle vidait dans sa boîte. Je m’empressais de sacrifier, une dernière fois, à ce doux rituel.

-Ils sont toujours à la même place, Germaine ?

-Oui, oui, pour sûr.

Pour sûr. Toujours sur l’étagère du haut à droite, assez loin du bord pour ne pas risquer de tomber, assez près pour qu’elle puisse elle-même l’attraper, à l’heure du goûter. J’en proposais un à ma femme, qui refusa. Pour elle ces biscuits n’ont pas la même saveur. 

Quand j’eus finis de grignoter, je lui demandais de ses nouvelles. Je savais déjà ce qu’il en était, mais c’est plus ou moins un passage obligé. Elle nous parla difficilement de la douleur, horrible, et du gentil docteur. Pendant ses silences, je me concentrais sur les bruits de cette maison, qui semblait malheureusement bien plus vivante que sa propriétaire. La cocotte minute qui sifflait dans la pièce d’à côté, les pendules qui battaient comme un cœur régulier, le feu qui craquait bruyamment dans la cheminée.  

« Et vous ? » a demandé Germaine de sa voix toujours plus rauque. Ma femme a prit la parole, nous a raconté. La vie en ville, le travail, les enfants qui poussent, les vacances, …. Elle a minimisé notre bonheur, notre jeunesse, notre vigueur. Elle ne voulait pas rappeler à Germaine comme la vie est belle quand on a encore du temps et des projets.

À cours d’idées on a finit par parler de la météo. « Cette année c’est pas terrible, on n’est même pas sûrs qu’on aura un été ». On lui disait « Il n’y a plus de saisons, tout devient fou » et ça voulait dire « ne regrette donc rien. » Et d’en rajouter, contents d’avoir trouvé un sujet aussi neutre : « Le temps n’est plus ce qu’il était, Germaine, tu sais c’était tellement mieux avant ». Elle semblait croire à nos mensonges, et se lamentait de concert avec nous, évoquant cet été de ses vingt ans, où il faisait tellement chaud qu’il avait fallut vivre volets fermés toute la journée. C’était bien, avant, disait-elle en remontant mentalement le temps. Et nous de penser que c’est aussi tellement bien, maintenant.

À un moment, elle fut prise d’une violente quinte de toux qui interrompit le récit de ses souvenirs. Quand elle eut reprit son souffle, elle me fit signe d’approcher. Je trainais la chaise vers son fauteuil et attendais.

-Je vais mourir, tu sais, me dit-elle, d’un ton pourtant encore incrédule.

-Je sais, dis-je d’une voix que je voulais neutre pour mieux cacher mon émotion.

-J’ai peur.

Un silence gêné s’installa.

-Mais là-haut j’espère retrouver Jean. Et mes parents.

Je fis un petit signe de la tête pour dire que je comprenais. J’avais la gorge tellement serrée que je ne pouvais rien dire.

-Tu ne m’oublieras pas, hein.

-Non, Germaine, finis-je par dire.

-S’il te plait, quand tu passeras devant la maison, dis bonjour. Au cas où que je t’entende.

-C’est promis. »

On a finit par prendre congé en l’embrassant fort sur ses deux joues un peu flasques. On était un peu gêné avec ma femme, de ne pouvoir dire à bientôt, cette fois.

« Porte-toi bien » était inutile, « bon courage », ne se dit pas, « adieu » était plus approprié, mais on ne put s’y résoudre.

On lui a tourné le dos sur un grand sourire qui se voulait joyeux. Ma femme a dit au revoir à la fille de Germaine qui maintenant mettait en pot la confiture brûlante. Il fallait bien qu’elle s’occupe, en attendant.

Quand j’ai tiré la porte derrière moi, je n’en menais pas large. Car je savais que c’était la dernière fois que je sortais de « chez la Germaine ». Et qu’une partie de moi mourrait inévitablement avec elle.

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