Contribution au projet « Battre la campagne »

Texte produit pour contribuer à la collecte de textes du projet « Battre la campagne », initié par Julie Crenn et organisé par le CACL (Centre d’Art Contemporain de Lacoux), en vue de créer avec le collectif « Montagne Magique », un livre numérique.

« Vous n’allez pas vivre là-bas ? »

Le ton vif avec lequel la phrase avait été prononcée ne laissait aucun doute : de l’autre côté du téléphone, les yeux écarquillés de mes parents peinaient à exprimer pleinement leur sidération d’entendre que nous viendrions dans quelques semaines poser nos cartons dans la maison de campagne familiale.

Parce que « là-bas » c’était bien le week-end, pour se changer de l’air saturé de la ville, c’était bien l’été, pour prendre le frais et quitter la fournaise bétonnée, c’était bien pour le folklore de la Toussaint ou bien pour toucher la neige, mais au quotidien, dans la vraie vie ? Ce ne pouvait être « pour de vrai », car il y faisait froid derrière les murs épais de pierre et puis parce qu’il n’y avait… personne. Une poignée de voisins tout au plus, et puis, rien.

« Vous allez vraiment vivre là ? »

C’était lâché avec un ton légèrement dubitatif, bien que parfaitement poli. L’agriculteur du village qui venait nous livrer six stères de bois en ce froid matin de décembre semblait ne pas tout à fait nous croire. Son ton pouvait se rapprocher du sarcasme, mais ses yeux pétillaient légèrement, comme s’il était partagé entre le plaisir de nous voir débarquer et rouvrir la maison inhabitée, et la certitude absolue que nous « ne passerions pas l’hiver », que celui-ci nous chasserait hors de ce petit village, niché en altitude, au bout d’une mer de feuillus.

Il ignorait que nous rentrions de voyage dans l’hémisphère sud, où nous avions vécu des mois d’aventures dans des conditions bien plus spartiates et que cela nous avait donné des ailes. Que la confrontation à « l’ailleurs » nous avait invité à reculer nos frontières intérieures, à redéfinir nos possibles, à oser « l’aventure » à domicile, sur nos terres. Bien sûr que nous allions vivre là, quel plus bel endroit ? Un clocher, qui tient le ciel et ordonnance l’espace. Une vingtaine de maisons en pierre, semblant s’épauler depuis des siècles. Et la paix d’une vie simple, comme elle l’est en réalité : un matin, un soir, une tranquille course des saisons et du vivant.

« Ah, vous allez vivre ici ? »

Notre voisin d’en face, goguenard, nous apostropha quelques jours après notre arrivée. Entre deux bouffées de cigarette, il nous dévisagea par en-dessous, l’œil moqueur. Il nous parla de la saison froide, tellement longue, de la neige, de l’angoissant silence qui peuplait la rue principale quand toutes les maisons étaient hivernées et qu’il ne restait presque plus âme qui vive. Il essaya de nous impressionner, mais rien n’y fit, notre insouciance était plus forte. Bien sûr que nous devrions nous adapter : davantage anticiper en faisant les courses, faire des crêpes quand il n’y aura plus de pain, s’astreindre à la rigueur de la surveillance de l’âtre pour maintenir une température convenable, empiler les pulls, transbahuter les bûches, mais n’était-ce pas aussi mettre un peu plus de vérité dans nos vies ? Cet inconfort choisi ne nous permettrait-il pas également de toucher du doigt, de nouveau, le réel et de retrouver la joie de l’essentiel ?

Dans tous les cas, nous le ferions mentir, notre voisin moqueur. Nous allions lui prouver que, tout comme lui, nous pouvions nous aussi, vivre ici ! Ici… lieu régressif pour moi, qui y ai passé, enfant, tous mes étés. Lieu « interdit », qui me semblait alors être un paradis perdu qu’on ne pouvait retrouver qu’une fois à la retraite, lorsque la ville et son activité économique nous aurait roté à la fin d’une vie trop active. Pourtant, je me souviens qu’adolescente déjà, je rêvais de transgresser l’interdit social de « revenir à la campagne ». Tel un saumon qui remonterait le flot bouillonnant du progrès — progrès qui avait poussé mes aïeux à quitter cette même campagne pour la gratification de la ville, ses opportunités financières, son confort et sa liberté, je rêvais de faire le chemin inverse et de revenir m’ancrer dans cette beauté naturelle domestiquée. Je me souviens qu’à la fin d’un été, déchirée de devoir quitter trop vite cette nature exubérante pour retourner au collège, je m’étais promis de venir vivre ici « au moins un an ». Pour voir ce que cela faisait de profiter du temps et des saisons. Ma confidente d’alors avait fait la moue en m’entendant décrire ce projet et, déjà, m’avait affirmé avec autant de mépris que de certitude qu’on ne pouvait pas « s’enterrer dans un trou comme ça ». C’était sans appel.

« Alors, comment c’est, de vivre ici ? »

Je n’explique plus, maintenant, car j’ai bien compris que nos amis ne veulent pas vraiment entendre que vivre ici, c’est comme vivre là-bas, mais en plus facile, en plus tranquille, en plus réel. Ils attendent de moi une réponse convenue, qui parle de difficultés et d’isolement, d’une absence de vie et de culture, dans une image d’Épinal qui a la vie dure – même lorsque l’on a la fibre, une gare à proximité et un véhicule. Non, ils ne sont pas prêts à entendre que c’est pour moi une manière de vivre un temps retrouvé, de vibrer sur un tempo plus lent, qui fait écho à celui que tous ceux qui nous ont précédé ont vécu : un temps d’hirondelles, de pluies, de givre et de soleil. Un temps à la trame plus épaisse, qui me permet de mieux ressentir, physiquement, sa course folle grâce à l’observation de ce qui change dehors et qui, éphémère, s’évanouit déjà. Un temps qui me frustre moins que celui de la ville, un temps plus organique, plus en phase avec mes respirations intérieures. Je n’ose leur avouer aussi que l’espace retrouvé ici, ce vide relatif, nourrit mon corps autant que mon esprit ; que cet espace m’est une respiration pour penser, pour créer, pour m’écouter autant que pour m’entendre rêver. Du vide pour mieux me sentir pleine.

« Et pour les courses ? »

C’est là l’une de leurs inquiétudes principales. Comment je fais ? Comme toi, dans un magasin, n’ai-je plus envie de répondre. La poignée de commerces est simplement un peu plus loin. Surtout que dans cette bourgade voisine, méprisée car banale, la corvée des courses devient pour moi une expérience humaine tout à fait extraordinaire : voir les gens qui se connaissent et se saluent, se laisser surprendre par le sourire affable avec lequel les automobilistes laissent traverser les piétons, ralentir en observant les tranquilles allers et venues qui ressemblent à des balades, se réjouir du chant des moineaux qu’on entend aux dépens de la circulation. Sous les tilleurs denses du petit café, je ne peux m’empêcher de savourer ce luxe d’une vie simple, dont la beauté ne se découvre qu’avec le temps et qui me paraît plus précieuse que tous les quartiers d’affaire vitrés dans lesquels j’ai refusé d’aller travailler.

« Même pas une petite épicerie dans votre village ! » poursuivent-ils, peut-être concernés par notre subsistance. Comme si c’était là le cœur du monde ! Ils en concluent alors qu’il n’y a rien ni personne chez nous, car ils n’ont pas encore pris le temps de voir et ne savent plus entendre – comme moi, la citadine, avant notre grand voyage qui m’a ouvert les yeux. Comment, alors, leur en tenir rigueur ?

Rien ? Personne ? Mais chaque jour, ici, nous sommes au cœur de tout, au cœur vibrant du monde. Petites ou grosses, les bêtes sillonnent le territoire, crient ou pépient, mangent ou nous épient. Certains petits matins de mai, le vacarme est assourdissant, les lignes mélodiques de chacun se superposent, insectes et volatiles se répondent et il n’y a pas une mesure de silence.

Rien, personne ? Certains jours, dans le cirque naturel de notre petit village, c’est comme si nous étions placés au premier balcon, surplombant l’orchestre, que nous étions aux premières loges d’un opéra grandiose dont la beauté me gonfle le cœur. Et que nous y sommes seuls. Prendre conscience que nous sommes, dans ce plein vide d’humains, une poignée seulement à en profiter me serre le cœur. Ce paradoxe me visse dans le ventre un sentiment d’urgence à ce que l’on mette à jour nos représentations, à ce que l’on redéfinisse nos centres et nos périphéries, à ce que l’on remette au premier plan ce qui respire, que ce soit en nous comme autour de nous. Comme une invitation immédiate à fermer les yeux pour que nous puissions ainsi, collectivement, mieux voir de l’intérieur nos extérieurs, épurés de nos a priori et de nos caricatures. Oui, il me semble qu’il est actuellement capital que, sans attendre, nous nous réintégrions dans le Tout d’une campagne au cœur battant, que nous réinvestissions ces salles de spectacle extérieures, que nous ralentissions notre tempo et que nous nous réaccordions ainsi, individuellement et collectivement, avec le « la » du réel.

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