[Ce texte fait partie du projet de série narrative « 100 Cafés sans Wifi ».]
« Bonjour Madame, vous allez bien ? »
Se connaît-on ? Je suspends mon geste un instant. Pourtant, ce n’est que la deuxième fois que j’entre dans ce café versaillais, installé sur le large boulevard. La radio joue un tube disco à fond. Ambiance gris-souris, de ce gris terne que l’on retrouve partout depuis vingt ans. Le café semble avoir été rénové de manière hâtive, mais l’ensemble est efficace. Les dossiers en lambris des banquettes, vite assemblés, ont disparu sous les couches de peinture, mais font le job.
Le serveur, jeune quinquagénaire jovial, arbore toujours le grand sourire avec lequel il m’a accueillie. Il ferait presque benêt. Il semble être ici comme un poisson dans l’eau, à la barre de ce grand comptoir. Quel plaisir de le voir si heureux de travailler, en ce petit matin poussif !
Un client entre en bougonnant :
« On dirait qu’il va faire nuit, maintenant…
– Oui, le temps est un peu triste ! ajoute mon voisin de table, s’invitant dans la conversation.
– Mais quel temps ! reprend le client
Le serveur intervient, certainement pour rattraper la conversation et la ramener du côté positif :
– Après, l’été on se plaint qu’on a trop chaud ! »
Il essuie le comptoir pourtant impeccable avec vigueur, puis plie et dépose le torchon au-dessus des tasses renversées, qui attendent leur tour en haut de la machine.
J’observe qu’un petit tas de pièces de monnaie a été empilé par taille sur la caisse. Pour mieux contourner le fisc sur une trentaine d’expressos ?
Le client passe commande et le serveur s’active autour de son imposante machine toute chromée. Le chuintement délicieux du percolateur s’élève, musique qui, en ce moment même, retentit partout en France, de Paris à Brest en passant par la Corrèze. Ça m’émeut, cette communion invisible, cette symphonie qui siffle notre union nationale.
Un vieux monsieur en doudoune noire entre avec son petit chien chevelu. Il vient régler sa commande, prise en terrasse, entre deux gouttes. Le serveur attrape une grosse calculatrice, tape avec force une suite de chiffres avec son index tendu. Il annonce le montant. Le client tend sa carte bancaire. Bip !
Le serveur, guilleret :
« Bonne journée ! Peut-être à demain !
– Peut-être… répond le maître, tiré par son chien-chien, d’un air pessimiste.
Le serveur se ravise :
-Oui, peut-être, lâche-t-il, en écho, installant un silence presque philosophique.
Un demi-silence, puis deux jeunes filles entrent soudain en poussant les portes battantes, qui claquent comme des panneaux de saloon. Je devine qu’un lycée n’est pas loin, la jeunesse des deux adolescentes et leur look parfaitement étudié, leur maquillage lourdement travaillé, me mettant sur la piste.
« Ça va ?, les accueillit le serveur
– Oui et toi ?
Sa copine prit la parole :
– Crêpe Nutella, tu as ?
– Oui.
– On peut s’asseoir dehors ?
– Allez-y. S’il pleut, j’ouvrirai. J’ai pas ouvert, parce qu’il y avait du vent…
Puis de crier, à son acolyte en cuisine : « Deux crêpes au choc ! MERCI ! »
Les crêpes brûlantes et à peine cuites arrivent. Les adolescentes sortent petit-déjeuner dehors.
Une femme en robe et bottes noires, qui se tenait sur le perron lorsque je suis entrée, vient déposer sa petite tasse à café sur le comptoir, puis salut le serveur avec chaleur :
« Allez, salut Danny, bonne journée ! »
Manteau blanc, look étudié, elle venait de prendre son café debout, sur le pas de la porte, en grande discussion avec une de ses amies. Je note avec surprise que sur son manteau blanc, un porte-bébé accueille un nouveau-né, qu’il fallait certainement continuer à bercer debout.
Mon voisin de table chantonne, bouche fermée, en allumant son PC. Tout est tellement « authentiquement représentatif », ici, que je ne sais plus où donner de la tête. J’observe l’immense miroir du fond, qui essaie de donner de la profondeur à la pièce, le bandeau LED, accroché au-dessus, qui malheureusement éclaire froidement les tables. Le parquet stratifié imitation faux bois, pour habiller le comptoir qui avait certainement osé être précédemment carrelé. Je remarque enfin l’accumulation de tableaux cheap, importés par containers entiers de Chine pour remplir les magasins de déco, et qui essaient de donner au lieu un air retro. « Take a break, it’s easy » a été cloué à côté de la Licence IV. Marilyn Monroe nous regarde de ses yeux vides, des photos retouchées de vieilles voitures du début du siècle essaient d’évoquer un temps passé. De fausses plantes en plastique tentent de faire oublier le gris…
Emblématique…
Manteau noir ouvert sur une polaire noire, chaussures de sécurité, air d’être « du terrain » tout en étant gradé, un homme entre, sans un mot et d’un pas décidé.
« Ah ! Monsieur le Directeur… l’accueille, sarcastique, le serveur. Puis, à la cantonade :
– Personne veut nous l’acheter ?
Je souris poliment, pour ne pas répondre. En fond sonore, ABBA lance ses trilles joyeuses.
– Je suis pas à vendre ! répondit l’homme, bourru
– Qu’est-ce qu’il sait faire ? s’enquiert mon voisin
– Rien ! répond le serveur. Puis se tournant vers le client, qui venait de poser une fesse sur l’un des tabourets hauts.
– On dit bonjour, ici !… Alors M. le Directeur, vous voulez quoi ?
– Un café !… Ils sont venus ramasser les feuilles ?
– Non, tu vois bien. Ce matin, j’ai fait devant chez nous, c’était une honte !
– J’vais envoyer un courrier à la mairie !
– Quand tu vois Dominique, tu lui dis ! Ça peut plus durer, hein ! »
L’heure tourne, je me lève, je suis attendue. Je salue le serveur. Danny me sonde du regard et sourit de toutes ses dents.
« A bientôt ! »
A bientôt, Danny ! Je reviendrai avec plaisir.
