A vau-l’eau

[Ce texte fait partie du projet de série narrative « 100 Cafés sans Wifi ».]

Elle boîte, la serveuse. Cheveux rouges, très courts, polaire noire, écharpe colorée. On voit qu’elle claudique quand elle parcourt les deux mètres entre la caisse, au fond, loin des clients, et le comptoir, ouvert sur trois côtés du hall de gare. Je note avec amusement que c’est son foulard aux couleurs criardes qui lui donne l’air sympathique, car à bien la regarder, elle n’a pas des lèvres à décrocher un sourire. Sous son air revêche, elle est peut-être désabusée. Ou tout simplement usée.

Je lui ai commandé un thé par pitié, car elle était sans client à ce moment-là, accoudée sur le vieux revêtement en formica gris, qui doit dater de l’arrivée, ici, du TGV. Je lui ai commandé un thé pour « voter », pour signifier mon profond accord avec ce petit établissement qui impulse de la vie à cette minuscule gare grande vitesse de campagne. Pour récompenser ce petit bar indépendant, qui résiste aux Relay et autres Starbucks qui guettent la moindre de nos faiblesses pour mieux achever de standardiser nos vies.

J’ai craint un instant le vieux sachet Lipton au thé poussiéreux, mais finalement un Dammanin goûteux fut joint à la tasse immaculée et à la lourde théière déjà chauffée par l’eau bouillante.

Comme dans les bars de villages espagnols que j’affectionne, à 17 heures, des croissants emplissent encore une boîte au couvercle transparent, bien en évidence derrière le comptoir. Les marques colorées des sodas, jus et eaux pétillantes font office de décoration. Bien que parfaitement propre, c’est « dans son jus », dirait-on volontiers, l’œil saturé de décorations soignées qui suivent le cours de la mode.

J’entends les portes automatiques qui coulissent bruyamment. Un drôle de petit homme, silhouette fluette, casquette en tweed gris assorti au manteau, entre et la salue. Cadre supérieur rejoignant certainement Paris, sa tenue lui donne un faux-air de cocher britannique en goguette.

La serveuse esquisse un faible sourire de connivence, qui met en mouvement les centaines de rides de son visage fatigué.

« Un double expresso décafféiné, s’il vous plait ! »

Elle s’exécute. Moud le café en grain dans le vieux moulin électrique en plastique, à côté du percolateur. Verse précautionneusement la dose dans le porte-filtre. Puis, à deux mains, les coudes bien tendus, comme si elle essayait de forcer un portail trop lourd, elle tire de toutes ses forces sur le manche noir pour bien le visser sur le percolateur. J’ignorais que ce put être si dur.

Une fois le café servit, elle échange quelques mots pleins de retenus avec son habitué. Détournant le regard pour ne pas me faire repérer en train de les observer, je note néanmoins les tasses sales empilées dans l’évier et derrière, le lave-vaisselle, gueule grande ouverte, dont la porte a été calée par en-dessous avec un autre panier plastique. Un panier plein de vaisselle propre attend un peu de motivation pour être rangée – ou simplement que la faïence refroidisse.

La patronne croise les bras, balaie des yeux sa gare.

Puis une dame d’une cinquantaine d’années, ordinateur sur le dos et petit bagage sur l’épaule, s’approche du comptoir avec sa gourde en aluminium.

« De l’eau ! dit-elle en tendant sa gourde comme si c’était un dû.

Sans un mot, la patronne tend le bras vers les petites bouteilles d’eau alignées dans le grand frigo rouge siglé Coca-Cola.

« Vous voulez pas m’en donner ? » questionne la femme, décontenancée par ce refus.

La patronne sert les dents, sa peau fripée se tend. Elle montre de nouveau, d’un air catégorique, ses petites bouteilles d’eau à vendre. Dépitée, la voyageuse repart un peu plus loin, bourgeoise assumant de rester assoiffée, consommatrice de son environnement sans songer une seconde qu’elle puisse aussi en être l’actrice.

Aura-t-elle honte, un jour, de participer, par son comportement mesquin, à détruire notre monde ?
A décourager un jeune de reprendre ce café, à pousser une chaîne à venir s’y installer ?

J’ai bu le fond de ma tasse, en veillant à ce que mes lèvres ne touchent pas les grains de thé qui s’y étaient déposés, et suis allée rejoindre le Quai B, pour, moi aussi, « monter à Paris ».

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