Manqué ?

La nuit fut courte, presque blanche. J’ai entendu sa respiration ronfler toute la nuit dans ses petits poumons encombrés. Les bruits de la ville, auxquels je me suis déshabituée, m’ont gênée, aussi.

Comment ai-je bien pu les supporter toutes ces années ? L’arrêt du crissement des trams, sous la fenêtre, de 1h à 5h m’a paru si courte. Dans cette nuit habitée, je me suis forcée à ne pas penser, pour ne pas sortir définitivement de cet état de repos relatif dans lequel je me trouve. Il paraît que même lorsqu’on ne dort pas, si on est allongé, on se repose. J’espère que cela suffira pour que la journée à venir ne soit pas trop douloureuse à porter.

Petit matin dans la course. Il a mal à l’oreille, les joues rouges comme si une dent poussait encore, alors qu’il les a toutes, ses petites perles nacrées, maintenant. Se préparer, le cajoler, faire diversion, envisager tout ce que l’otite va chambouler, l’après-midi, la soirée, la journée d’après. Une tartine dans une main, le doudou dans l’autre, visualiser comment décaler, jongler, s’arranger, temporiser. Sur le palier, il s’accroche à mes jambes, veut mettre ses bottines fourrées pour venir avec moi. Je claque vite la porte, j’ai une matinée de travail chez un client, je dois être à l’heure, je ne peux annuler.

La route défile, j’ai dix minutes d’avance, assez pour avaler un café trop acide dans un établissement douillet dont j’aime le toucher soyeux des tables en bois clair. Je sors mon carnet, j’écris 3 minutes. Prendre le temps du présent, même une poignée de secondes. Juste assez pour qu’émerge la prise de conscience que je n’ai plus le temps, dernièrement, de le prendre.

J’arrive à l’heure dans le hall carrelé dans lequel je patiente quelques minutes. On m’accueille. On hésite… Ce n’était pas aujourd’hui, si ? Bien sûr que si ! Et en le prononçant, je sens se déplier en moi le doute. Vérifier, rechercher les écrits de confirmation. Ça me revient ! La contrariété de la date qui avait changé, la réorganisation perso que cela entraînait, le « plus tard » que je m’étais murmuré. « Il faudra que j’y pense. ». Le reste, l’oubli, et voilà.

9h05. A l’autre bout du département. Sans mon petit, malade. Sans la pochette avec mes papiers, pour pouvoir avancer sur d’autres sujets. Une journée gâchée. Culpabilité de ne pas pouvoir foncer, embrayer, optimiser. Je considère mentalement tout ce que j’aurais pu faire si j’avais réalisé avant : ne pas venir du tout, arranger un déjeuner avec une amie pour que « se voir » soit « coché », gagné du temps sur les jours à venir qui déjà s’annoncent chamboulés, faire des courses pour anticiper… Que faire ?

Je redémarre, pour mieux me remettre en route suite à ce changement de plan. J’arrive d’abord à ma propre rescousse : avec tout ce qu’il y a à faire en ce moment, je m’offre le droit à l’erreur. « S’il n’y a que ça ! ». Cette erreur-ci est sans grande conséquence.

Mais maintenant, que faire ? Revenir chercher mon fils, qui joue bruyamment avec sa grand-mère malgré ses joues de fièvre ? Trouver un endroit où aller, pour cocher encore plus ? Ou bien retourner boire un café et prendre le temps de le déguster ?

Ou bien… embrasser joyeusement cette journée « vide », prendre à bras le corps ce temps pour moi seule. Me l’autoriser, me l’offrir, en jouir en secret, sans rien dire. Prendre le temps de décontracter mes trapèzes, d’abaisser mes épaules, de retrouver le fil de mes pensées, de faire une sieste sur la banquette arrière de la voiture, peut-être. Prendre le temps d’être, de vivre, et me réjouir du cadeau inattendu qu’est, peut-être, cet… acte manqué ?

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