Nouvelle – ~2006
Thématiques : #tempsquipasse #vie
Ça lui avait pris quand elle avait lâché le bras assuré de Xav. Pourtant quand ils attendaient que les premières notes retentissent derrière les portes, puis quand elle calquait son pas sur le sien, devant les rangées d’amis tout sourire, elle était aux anges. Le plus beau jour de sa vie. Mais dès qu’il avait baissé son bras et s’était retourné pour chercher des yeux la mariée, ça lui était revenu. Le plus beau jour de sa vie à lui.
Pour elle c’était du passé. Aujourd’hui elle n’était plus que la mère du marié. Une spectatrice un peu privilégiée qui avait pu remonter vers l’autel et se laisser aller à rêver de tout recommencer.
Ca lui avait pris sans prévenir, cette jalousie, chassant subitement sa joie et l’excitation qui depuis une semaine déjà ne la quittait pas. Jalousie de ne plus être la mariée, fraîche et immaculée, mais de n’être plus que la mère, en parme et chapeautée.
Sitôt qu’elle l’eût lâché, Xav se posta devant l’autel, le visage tendu vers l’entrée. Elle se dirigea lentement vers le premier rang, à côté de son mari, en prenant garde de ne pas accrocher les énormes rubans qu’elle avait passé tant de temps à nouer. La marche nuptiale avait commencé à retentir, dans la petite église pleine à craquer, et la future mariée entrait au bras de son père, qui n’en pouvait plus de fierté.
La jeune femme était splendide. Elle rayonnait dans sa robe blanche surbrodée et vaporeuse. Mais déjà elle lâchait la manche paternelle pour se précipiter vers Xav. Elle était heureuse, songea-t-elle, comme le sont toutes les mariées. Comme elle-même l’avait été il y a … combien ça faisait déjà ? Le problème des dates c’est qu’elles changent chaque année, se dit-elle en se tournant vers son mari pour puiser au fond de ses yeux le reflet d’un souvenir, une tendresse évocatrice de ce moment fondateur pour eux deux. Mais celui-ci, la tête légèrement penchée en arrière, semblait perdu dans l’admiration des vitraux autant que dans ses propres pensées.
Elle le revit alors dans son costume anthracite, bombant le torse de fierté de l’avoir à ses côtés, sur le parvis. Quand ils étaient sortis, après la cérémonie, il venait d’arrêter de pleuvoir. Le soleil sortait de derrière un gros nuage blanc et ils avaient la vie devant eux.
Elle soupira. Quelqu’un lisait un évangile, buttant sur chaque début de phrase, racontant péniblement une parabole sur l’amour.
À l’époque, dès la fin du banquet ils étaient partis sur la côte, une semaine en amoureux. Les glaces, la plage, les bougainvilliers, les siestes qui n’en finissaient pas,… Le retour par contre avait été plus dur. Déménager, vivre à deux, puis les petits qui étaient arrivés et qui avaient poussé,… et puis, aujourd’hui.
Le père Charuvin commençait à réciter la bénédiction d’usage, celle qui donne vraiment l’impression à tous les futurs jeunes mariés qu’ils sont en train de s’unir pour la vie. Un silence respectueux flottait dans la salle, quelques enfants babillaient au fond de l’église. Alors ça lui coupa le souffle cette envie de crier stop et de faire rembobiner le film, cette panique de voir où la pellicule en était et de se rendre compte qu’elle allait bientôt s’arrêter. Qu’il n’y en aurait plus d’autres, des hommes de sa vie pour pouvoir combler les manques de celui-ci. Que c’avait été et que c’était fini. Que la roue avait tourné, que ce n’était plus à eux d’être heureux et d’avoir l’œil pétillant. Déjà, elle se sentait mourir.
Toute à son émotion, elle fit un geste pour sortir. Apercevant son mouvement, son mari se détourna des vitraux, et la regarda, surpris, de ses yeux chauds un peu ridés dans les coins. Alors elle n’osa pas finir son geste, elle n’osa pas sortir du banc devant tous ces gens et s’éloigner pour partir. Devant l’autel Xav glissait délicatement l’alliance au doigt de sa femme. Son Xavier, son bébé,…au doigt de sa femme. Les larmes lui montèrent aux yeux, débordèrent sous ses paupières maquillées de parme, inondèrent les petites pattes d’oie que le temps lui dessinait à elle aussi, lui brouillèrent la vue.
« Tu pleures ? », lui demanda-t-il doucement. Il lui sourit largement et se pencha sur son visage pour lui attraper une larme, en un petit geste tendre qu’il y avait longtemps qu’elle n’attendait plus.
Cela n’arrêta pas ses larmes, qui coulaient maintenant sans répit le long de ses joues et jusque dans son cou, mais cela la réchauffa, quelque part. Son mari était très imparfait, absent, distant et il fallait le dire, vieillissant, mais il était là. Et c’est peut-être ce qui comptait, après tout.
Mais déjà les mariés, s’étant fougueusement embrassés, sortaient, des grains de riz plein leur vie. Les yeux gonflés, elle glissa sa main sous le coude de son mari et s’avança vers Xav pour le féliciter :
« Mon chéri, je suis tellement heureuse pour toi », dit-elle en se précipitant pour l’embrasser.
Et elle dit cela en accentuant volontairement le « tellement ». Pour être plus crédible.
