Ma ville

Nouvelle – ~2010

Il est rare que je revienne dans ma ville natale. Généralement deux fois par an et en coup de vent, pour voir mes parents. Et puis en mars, mon Directeur général m’a proposé une mission de quelques semaines « à la maison », comme il a dit. Il s’agissait de venir contrôler le réaménagement d’une de nos antennes, en province. J’ai accepté, après tout ça me changerait. Je suis donc revenu vivre chez mes parents pour l’occasion, ma mère s’étant écriée qu’il était hors de question que, chez moi, je dorme à l’hôtel.

J’ai donc réintégré ma chambre d’adolescent. Elle était restée telle quelle, depuis mon départ. Ma mère y faisait juste le ménage, de temps en temps, époussetant le globe, mes bouquins de maths, mon vieux réveil Gaston. La première nuit que j’y ai passée j’ai trouvé ça sinistre, ce mausolée de mes jeunes années. Les couleurs des posters de foot avaient passé, le lit semblait petit, étriqué, et une odeur de renfermé flottait dans l’air de cette chambre trop rarement aérée.

Ça m’a fait une drôle d’impression de redormir dans cette chambre dont les rêves me semblaient dépassés. C’était ma chambre mais c’était à la fois celle d’un autre, d’un être, vaguement familier, mais qui appartenait au passé.

Et puis au bout d’une semaine, je n’y pensais plus. J’avais installé un peu de présent dans cette chambre, mes vêtements, mes magazines d’actualité, les dossiers que je ramenais du boulot.  La routine familiale avait repris, et mes parents attendaient patiemment que je rentre le soir pour que l’on dîne ensemble, comme avant. Ma mère faisait tout comme avant d’ailleurs et s’attachait à m’infantiliser comme si j’avais quinze ans. Je râlais, évidemment, de voir ma chambre soigneusement rangée quand je rentrais le soir, de l’entendre me rappeler de prendre une écharpe à chacune de mes sorties et de devoir donner l’heure à laquelle je rentre. Mais imperceptiblement, du fait de ce retour en arrière, je me surprenais de plus en plus à penser comme avant. Et je reprenais plus facilement cet œil pétillant et insouciant d’alors.

Les jours passant, je me promenais volontiers dans les rues de celle que j’appelais de nouveau et de plus en plus souvent ma ville. Les choses n’avaient pas tant changé que ça, finalement. Je retrouvais des noms familiers, sur les plaques bleues des coins de rues, et je répétais souvent ces noms, pour moi. Rue Mangevin, …avenue Béchevelin…, impasse de la Ratelière,… Ma voix leur redonnait vie, et je retrouvais des images pleines d’évocations. Je retrouvais un accent également, cette façon de prononcer les « é », un peu forcée. Enfin je retrouvai des lumières, qui me bouleversaient. Celles de certaines fins d’après-midi par exemple, où le soleil se réverbère sur l’eau calme du fleuve et qui semble figer le temps.

Les premières semaines passèrent, et j’étais globalement étonné de voir le peu que cette ville avait changé. Au bout d’un mois, le DG me dit qu’un poste se libérait, justement, et que si je le souhaitais, je pouvais l’occuper. C’était plutôt bien payé, et puis ça me ferait un « retour aux sources », a-t-il dit avec un grand sourire. J’avais commencé à apprivoiser de nouveau cette ville, alors j’étais tenté, mais je réservais encore ma réponse.

Et puis un soir qu’il faisait particulièrement doux, j’ai décidé de rentrer chez moi à pied. J’ai traversé le pont pour me retrouver en centre ville, dans ce quartier animé où j’avais passé mes années de lycée. Je suis passé devant le bâtiment IIIème République du lycée, avec ses mêmes platanes, régulièrement plantés. Ah que de bons souvenirs, me suis-je dit en continuant. J’ai tourné dans la petite rue à côté, celle où se trouvait le bar-PMU où nous allions après les cours. Il y était encore ! La déco avait été un peu rafraîchie, mais c’était le même. On y était tous les soirs de 5 à 6 avec Gégé, Billon, Martin et toute la clique. On jouait au baby, y’avait même des championnats, une fois par mois.

Mais quand je suis passé devant la devanture, il n’y avait ni Gégé, ni Billon, ni Martin. Et plus de baby. Des gamins étaient attablés, et essayaient d’impressionner les filles en roulant maladroitement des cigarettes. Je pressais le pas, mais leur rire me poursuivit. C’était ce temps béni où l’on rit pour rien, et où le soir, on a mal aux abdos à force d’avoir ri toute la journée. C’était ce temps béni où les perspectives d’avenir c’était le bac et même le bac, ça paraissait déjà loin.

En remontant la rue, je suis tombé sur le buraliste qui nous a vendu nos premiers paquets, puis est venue la place principale, qui était notre lieu de rendez-vous le samedi après-midi. Nul doute que c’est toujours le lieu de rendez-vous préféré des samedis après-midi. Mais ce n’est plus nous qui attendons. J’y pensais encore quand je suis passé devant le Londoner’s ce pub où on avait fêté les 18 ans de Marc et où il avait bu 18 pintes, pour l’occasion.

Puis j’ai vu la fontaine, celle où…

Une vague de tristesse m’a serré le cœur. Alors j’ai hâté le pas pour fuir cette ville-fantôme, cette ville où ma vie n’est plus et où ceux qui la peuplaient sont partis depuis longtemps déjà.

Les jours suivants, pour rentrer, j’ai pris le métro.

Et j’ai finalement refusé cette place, ici. Parce qu’il y a certains endroits sur lesquels il vaut mieux ne pas se retourner.

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