Nouvelle tirée des archives – ~2006
Thématiques : #Resistance #39-45 #Romance
Il était arrivé entre chien et loup, à l’heure où notre jardin commençait à être envahi d’ombres et de silence. L’heure du couvre-feu était largement dépassée et pour plus de discrétion il avait fait le tour de la maison pour passer par derrière. Il avait gratté doucement au carreau et, toute occupée à attiser les charbons de la cheminée j’avais failli ne pas l’entendre.
Quand j’ai ouvert la porte et que je l’ai vu, le visage tellement pâle et défait, j’ai d’abord cru à une apparition. Ses vêtements devenus trop grands flottaient sur ses épaules anguleuses et le reflet bleu de ses yeux bruns lui donnait l’air d’un fantôme. Derrière lui le vent agitait bruyamment les branches et les fougères. Je frissonnais.
Il m’a fait « chut » de son doigt tendu mais tremblant et je l’ai laissé entrer, trop surprise pour réfléchir.
« Mais je te croyais parti ! soufflais-je
-J’ai dû revenir. J’étais avec un camarade, il s’est fait prendre tout à l’heure. Il avait tout le matériel. Comme je n’ai plus rien, je voulais juste … passer la nuit ici. Mais ne t’inquiète pas je repars demain avant le jour. Si je pouvais juste… me cacher un peu ici, au chaud… », chuchota-t-il.
À chacun de ses mots ses joues se creusaient et laissaient deviner la charpente osseuse de sa mâchoire. Ca faisait presque six mois que je ne l’avais pas vu. Six mois qu’il avait quitté le village, préférant fuir plutôt que d’y aller, faire leur sale boulot. Six mois qu’il s’était résigné à mener une vie d’animal en fuite et qu’il essayait de survivre terré dans la forêt en attendant que ça se finisse. C’était un fuyard, un déserteur, un lâche, un danger pour nous tous, comme le disait le maire, effrayé par les punitions et représailles potentielles.
Et puis j’ai entendu le pas trainant de maman, qui descendait l’escalier en revenant d’avoir fermé les volets, alors je l’ai poussé violemment dans le garde-manger et j’ai fermé la porte.
« Je reviens »
Maman est allée s’installer au salon comme tous les soirs depuis que papa n’est plus là, et m’a fait remarquer sèchement que le feu n’était pas bien vaillant. J’ai tisonné les braises, rajouté fébrilement une bûche dans l’âtre et me suis installée. Depuis le début des événements maman insiste pour que l’on tricote des pulls, des bonnets ou des couvertures pour nos héros, comme elle dit. Nous défaisons alors les pulls de mes frères qui ne serviront plus pour en récupérer la laine, et on tricote en silence l’une à côté de l’autre autour de la cheminée, pour profiter des quelques minutes de chaleur et de lumière avant que le feu ne meure. Le sachant tout près, j’étais un peu distraite. J’ai perdu quelques mailles et maman m’a fusillé du regard, sifflant que c’était pas avec des trous qu’ils allaient pouvoir se réchauffer, là-bas. Faisant mine de me concentrer davantage, j’ai attendu impatiemment son premier bâillement. Quelques minutes après elle a plié son ouvrage avant de ranger soigneusement les vieilles pelotes, signifiant ainsi la fin de la veillée. Je me suis levée et, montant à sa suite, je lui ai souhaité bonne nuit comme si j’allais me coucher.
J’ai guetté son premier ronflement puis, enfilant ma jolie veste de cachemire gris, je suis descendue sur la pointe des pieds. Cette veste, c’était un cadeau de mon père à Noël. C’était un vestige de ma vie d’avant et, même si elle boulochait un peu, ses boutons de nacre en forme de fleurs lui donnaient encore cette touche féminine qui me manquait tellement avec ces privations.
Une fois en bas j’ai rajouté une bûche dans l’âtre pour donner de la lumière dans la pièce tiède, puis à petits pas feutrés, je suis allée le chercher.
« Pourquoi tu n’es pas allé chez tes parents ?
-Le voisin nous surveille et il aurait tôt fait de me dénoncer.
-Tu as faim ?
-Eh bien… Il était gêné
-Voyons ce que je peux te donner… pas grand-chose j’en ai peur, juste un peu de pain sec de la dernière fournée. Avec… oui, il en reste encore…un fond de confiture de l’été dernier. »
Affamé, il a fini par accepter « un tout petit bout surtout, pour ne pas vous priver ». Il a mangé doucement, mâchant lentement chaque bouchée, la main en coupe sous sa tranche, pour ne pas en perdre une miette.
Puis il m’a suivi au salon, et, s’approchant de l’âtre, il s’est accroupi dos au feu, pour mieux se chauffer le dos. Derrière lui, les flammes crépitantes teintaient en roux ses mèches claires et lui donnaient un air de diable triste.
Assise sur le canapé, je l’ai regardé se chauffer, comme un chat famélique qui rentre après avoir erré trop longtemps dehors. Il me semblait bien loin alors le temps où à la sortie de l’école il essayait maladroitement de m’embrasser, jurant de m’épouser. Depuis il avait fui ses obligations, comme disait maman et depuis il était impensable qu’il entre dans notre famille de militaires décimée. Passe encore que notre maison soit plus cossue que la sienne, que nous ayons un piano et eux, tout juste un pipeau pour oiseaux, mais là, deux visions du monde, de la patrie et de la vie nous séparaient à jamais. Je ne m’étais pas offusquée de cette décision. J’en étais bien un peu peinée, évidement, parce que c’était un garçon que j’aimais bien ; mais en ces temps de guerre j’avais bien trop peur de voir se flétrir ma jeunesse sans trouver de mari pour rester fidèle à un simple « promis ».
Une fois réchauffé, il se releva lentement et vint s’installer sur le canapé à côté de moi. Les yeux perdus dans les flammes, il resta un temps sans rien dire. A un moment il se pencha pour délacer ses chaussures, libéra ses pieds meurtris, et reprit sa contemplation.
Enfin il se tourna vers moi.
« Toujours pas mariée ? c’était dit sèchement, d’un ton un peu amer mais sans méchanceté
-Non, toujours pas, dis-je en lui montrant ma main nue.
Il hocha la tête.
-Je peux m’allonger ? »
Je me suis penchée pour me lever et lui laisser la place, mais il a retenu mon bras. Allongeant les jambes sur le canapé, il est venu doucement poser la tête sur mes genoux.
Je suis restée interdite. Sa tête se nichait dans le creux de mes cuisses serrées et pesait d’un poids tiède. Sa main gauche vint se glisser sous mon genou et sa main droite saisit la mienne, qu’il posa, sous la sienne, sur sa poitrine ; Je ne savais pas quoi dire. N’osant pas bouger, j’essayais de me rassurer : maman dort à l’étage, les voisins ne nous voient pas et il repart demain, me répétais-je.
J’étais terriblement gênée par son assurance et par cette soudaine intimité. Mais petit à petit la chaleur de son corps sur le mien effaça mes peurs et mes scrupules. J’étais troublée. Les flammes dansaient dans la cheminée comme mon cœur dans ma poitrine et donnaient à la pièce une lueur irréelle. Le salon était tout en ombres mouvantes, et il me semblait que je le voyais pour la toute première fois : son papier peint rayé de rose et de blanc, ses vieilles poutres mitées, la table en bois aux pieds ouvragés, sur la commode les bibelots démodés, les photos de nos morts et une horloge figée.
Poussée par un instinct presque maternel, j’ai levé ma main libre et suis allée perdre mes doigts dans ses mèches emmêlées. Et du plat de ma paume, j’ai commencé à lisser son front bombé, doux et brûlant, son front plissé par l’absence de repos et par l’inquiétude permanente du guet. Il s’abandonna sous mes caresses, ferma les yeux, et nous restâmes là sans bruit, à mêler le rythme de nos respirations.
J’enlève tes peurs et tes soucis mon chéri, me répétais-je en mon fort intérieur. De ma main je balaye la forêt et ses ombres, je balaye l’impuissance de notre jeunesse, je balaye la peur de mourir et la révolte d’une arrestation, je balaye l’angoisse de la traque, les nuits sans chaleur et sans lune, les rêves maudits d’une autre vie.
À un moment il soupira, puis de ses doigts un peu tremblants il me serra fort la main, et en réponse je contractais la mienne. Pendant un temps qui sembla infini je serrais ses doigts fins, essayant de résister à sa douloureuse pression, convaincue ainsi de lui transférer un peu de ma force. Pour la première fois nos cœurs battaient à l’unisson et l’espace d’un instant je le jurerais, le temps se figea, la terre s’arrêta de ne pas tourner rond et vint nous offrir ce petit répit. Et alors la maison aurait pu s’écrouler et nous ensevelir, les soldats entrer pour nous trainer dehors ou une bombe exploser et nous éparpiller, ça ne m’aurait pas affecté. Parce qu’on était deux, et ainsi invincibles et calmement heureux.
Mes doigts dans les siens, ma main sur son cœur et l’autre dans ses cheveux soyeux, j’ai fini par m’endormir, sans bouger.
Quand je me suis réveillée il faisait encore nuit mais le ciel avait déjà cette couleur passée qu’ont les petits matins sur le point de se lever. Dans le salon ses chaussures n’étaient plus là, et le feu s’était éteint. Titubant sous le poids de mes rêves et de la fatigue, je suis montée me coucher, doutant, dans un brouillard de souvenirs, de la réalité de cette soirée.
Plus tard dans l’après-midi, à quelques kilomètres du village, une patrouille intercepta un jeune homme blond qui, à toutes jambes, fuyait à travers champs. Poursuivi, traqué, acculé à la falaise, il fut tué sur le coup, d’une balle tirée avec précision en plein milieu du front. Pour l’exemple. En fouillant ses poches, la patrouille ne trouva rien, ni argent, ni arme. Juste une petite fleur de nacre.
Un fil gris-nuit y pendait encore.
